Brian Crowley sur les institutions dont nous avons hérité

CrowleyBrian Crowley, directeur général de l’Institut Macdonald-Laurier

 

Interviewé le 5 septembre 2014 par Adam Kahane.

Kahane : De nos jours, quel sujet vous anime sur le Canada?

Crowley : Le Canada a de la chance comme pays. On dit souvent que c’est parce que nous sommes richissimes en ressources naturelles, mais cela ne peut pas expliquer l’entièreté de notre succès comme société. Je pourrais nommer cinquante pays dans le monde qui possèdent de vastes richesses en ressources naturelles, mais qui sont néanmoins de véritables enfers où vous ne voudriez jamais vivre. Donc, ce n’est pas ce qui fait de nous une société formidable.

Nous sommes dotés d’une autre sorte de richesse, beaucoup plus importante que les ressources naturelles : les institutions et les comportements dont nous avons hérité des Britanniques au début et qui ont évolué pour devenir les nôtres. Ceci inclut une démocratie efficace, la primauté du droit, des corps judiciaires et policiers non corrompus, un fardeau réglementaire et une charge fiscale raisonnables, des services sociaux adéquats, une éthique de travail bien pratiquée, l’application des contrats et le respect de la propriété privée.

Kahane : Comment sommes-nous arrivés à posséder cette grande richesse en institutions?

Crowley : Ce n’est pas un phénomène universel dans toutes les anciennes colonies britanniques, mais les endroits comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et le Canada ont hérité de ces institutions à partir de la même source. Hong-Kong démontre que ces institutions ne sont pas uniques à une seule culture, puisque Hong-Kong est formée essentiellement d’institutions britanniques au sein desquelles vivent des Chinois. Hong-Kong a traditionnellement connu le même type de succès : les individus peuvent songer au long terme, ils peuvent créer et ils ne sont pas obligés de craindre, s’ils investissent quelque chose dans la société, que l’année suivante ce soit volé par le frère du président — quoique les manifestations récentes de là-bas indiquent que ces institutions sont loin d’être intouchables. Ceci confirme combien de telles institutions sont rares dans le monde, et le Canada est peut-être celui qui a le mieux réussi parmi les héritiers.

Kahane : Cette richesse est-elle en danger?

Crowley : Les Canadiens ne comprennent pas toujours ce qu’ils possèdent. Je me bats constamment contre ce qu’aiment raconter certains, que le Canada est un endroit affreux, que nous sommes des racistes et que nous détruisons l’environnement. Je ne prétends pas que notre histoire soit sans faille et qu’il n’y ait pas lieu de nous améliorer. Mais vous ne pouvez penser que le Canada est un mauvais endroit qui doit être démoli et reconstruit que si vous n’êtes jamais parti d’ici et n’avez jamais vu comment vivent et travaillent les personnes dans d’autres pays. Comme dit la chanson, vous ne savez pas ce que vous avez avant de l’avoir perdu. Cela m’inquiète de voir des gens essayer de miner nos institutions sans comprendre ce qu’elles ont réalisé pour nous.

J’ai la motivation personnelle suivante : soyons reconnaissants d’avoir ce que nous avons et comprenons l’énorme succès que cela nous a apporté. Prenons un exemple concret : même si cela coûte 20,00 $ le baril pour produire du pétrole en Arabie Saoudite et peut-être 80,00 $ le baril pour le produire ici à partir des sables bitumineux, les producteurs de pétrole du monde entier viennent frapper à nos portes pour investir dans nos sables bitumineux. C’est justement parce que ces ressources naturelles sont imbriquées dans nos riches institutions que les investisseurs peuvent y investir en toute sécurité.

Kahane : Imaginons que les choses se dérouleraient très mal au cours des cinquante prochaines années au Canada. Que se serait-il passé?

Crowley : Tout d’abord, nous aurions manqué l’occasion d’arriver à une réconciliation avec les autochtones. Deuxièmement, nous aurions permis à la peur du terrorisme de nous rendre insulaires et craintifs des autres. L’ouverture du Canada vis-à-vis du monde ainsi que notre volonté d’accueillir les gens de partout constituent nos points forts. Et troisièmement, nous aurions laissé l’envie devenir l’émotion dominante dans la politique. Le régionalisme (engendré par l’envie) est une force corrosive au Canada. Les gens d’ici ont fortement tendance à blâmer les autres pour leurs malheurs et à éviter d’assumer leur part de responsabilité. J’ai passé beaucoup de temps avec les Américains et je n’ai jamais entendu dire : « Ces maudits Texans; ils ont du pétrole, alors ils embobinent le reste du pays! » Au Canada cependant, vous pouvez entendre les gens dire des choses semblables tous les jours au sujet de différentes régions du pays. C’est comme si l’on pensait que le succès des uns se fait aux dépens des autres.

Kahane : Quel rôle doit jouer le gouvernement pour assurer l’avenir du Canada?

Crowley : À mon avis, le gouvernement n’est pas la solution à tout, au point de vue social et culturel autant qu’économique. Je crois que la liberté est la condition essentielle à la réussite des sociétés. Je crois en une société qui laisse de la place à l’expérimentation, à l’initiative dans tous les domaines, chose que le gouvernement sait beaucoup mieux étouffer qu’encourager. Aujourd’hui, il nous faut récupérer notre capacité de faire preuve d’initiative. Le gouvernement a un rôle important à jouer, mais il y a des limites à ce qu’il peut faire. Il s’agit d’équilibre. Ce n’est pas toujours une mauvaise chose que le gouvernement perçoive des impôts, et ce n’est pas toujours une bonne chose que les gens dépensent eux-mêmes. Le défi, c’est lorsque nous créons un déséquilibre entre ce que le gouvernement fournit à la collectivité et ce que l’individu choisit de faire. Ce déséquilibre ne peut que miner les institutions qui nous ont permis de réussir.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.