Gabrielle Scrimshaw sur les leçons de notre passé

ScrimshawGabrielle Scrimshaw, co-fondatrice de l’Association professionnelle autochtone du Canada (Aboriginal Professional Association of Canada)

 

Interviewée le 16 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Pourquoi faites-vous ce que vous faites?

Scrimshaw : J’ai toujours senti que j’avais une responsabilité envers la génération actuelle des jeunes autochtones. Quand j’avais dix-neuf ans, j’ai suivi un cours d’été à Régina. Tard un soir, environ une dizaine d’entre nous étions réunis chez un ami. Un des gars racontait avec enthousiasme au reste du groupe que son père, son oncle et son frère étaient agents de la GRC et qu’il avait envoyé une demande pour en devenir un lui aussi. Dans un moment qui restera toujours gravé dans ma mémoire, il a dit : « Je ne peux pas attendre de devenir un agent de police, pour aller tirer sur ces maudits Indiens. » Le silence qui s’ensuivit était absolu. Environ cinq ou six personnes dans la pièce savaient que j’appartenais à une des Premières Nations et personne n’a rien dit. Mais ce qui est encore plus impardonnable, c’est que moi-même, je n’ai rien dit. Tout ce dont je me souviens, c’est de m’être sentie honteuse et gênée de réaliser que, d’après ce gars, je ne valais rien de plus que d’être abattue d’une balle. De plus, je ne voulais pas chercher la chicane et commencer une querelle. Un mois plus tard, j’ai raconté l’incident à ma sœur. Visiblement ébranlée, elle m’a dit : « Peu importe ce que tu as ressenti à ce moment-là. Qu’arrivera-t-il si ce gars devient vraiment un agent de la GRC et décide que l’autochtone sur qui il veut tirer, c’est Ethan? » Ethan est mon neveu, qui avait un an à l’époque. En cet instant, je me suis rendu compte que les choses que je disais et que je faisais pouvaient avoir de l’influence, mais tout aussi important que cela, les choses que je choisissais de ne pas dire étaient également lourdes de conséquences. J’ai décidé de m’armer de courage et de tenter de faire une différence, et je me suis promis de toujours défendre ce que je croyais être juste.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Scrimshaw : Les rapports entre les autochtones et les non-autochtones dans ce pays. Lorsque les Canadiens voyagent dans le monde, ils disent qu’ils sont « le pays de l’avenir ». Je crois que c’est ce que nous souhaitons être, mais cela ne représente pas réellement qui nous sommes, aujourd’hui. La vérité, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont laissés pour compte et qui vivent juste à côté de chez nous. Ce que j’espère, c’est que les Canadiens commencent à s’engager sincèrement avec les autochtones, partout au pays. Pourquoi est-ce important? La population autochtone est le groupe démographique qui connaît le taux de croissance le plus élevé au Canada.

D’ici 2026, environ 400 000 jeunes autochtones vont entrer dans le monde du travail. Trois autochtones sur dix sont âgés de moins de quatorze ans. Nous avons une merveilleuse occasion d’éduquer et d’équiper ces jeunes, qui viennent d’un milieu dont la culture est bien établie. Si nous ne discutons pas dès maintenant de cette occasion et si nous ne nous efforçons pas de la saisir comme il faut, nous vivrons avec les conséquences de notre inaction pendant des générations à venir.

Muhammad Yunus, détenteur du Prix Nobel et fondateur de la Banque Grameen, se sert d’une brillante analogie. Il dit que si vous mettez une semence dans un grand pot et une semence dans un petit pot, bien sûr, la semence qui est dans le plus grand pot deviendra une plante beaucoup plus grande. La même chose peut s’appliquer aux enfants, parce que les enfants sont tous nés égaux et pleins de potentiel. Le plus petit pot équivaut à la pauvreté et au peu d’accès à l’éducation. Au Canada, aujourd’hui, les jeunes autochtones sont placés dès leur naissance dans le plus petit pot. Nous investissons quarante pour cent de moins dans leur éducation que dans celle des autres enfants, puis nous leur demandons pourquoi ils ne s’épanouissent pas. Le pire, c’est que nous nous servons constamment de méthodologies démodées pour essayer de trouver des solutions visant à combler cet écart.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime?

Scrimshaw : Lorsque je voyage d’un bout à l’autre du Canada, j’entends beaucoup de jeunes autochtones dire: « Je suis un militant » ou « Je veux étudier le droit parce que je veux aider nos communautés. » Comme nos jeunes de dix-sept ans se battent pour défendre ce qu’ils croient être juste, notre collectivité est entre de très bonnes mains. Idle No More aussi a été une force unique pour nous. Avec ce mouvement, on avait des jeunes qui envoyaient des tweets du nord de la Saskatchewan et puis d’autres du Québec qui les retransmettaient. Le processus est extrêmement motivant; les jeunes s’engagent dans une conversation et leurs voix sont validées par leurs pairs. Chez les autochtones, notre génération est considérée par certains comme étant le huitième feu, c’est-à-dire la génération qui va tout changer. J’ai la chair de poule quand j’y pense, parce que je le crois. Je peux déjà voir les courants qui commencent à bouger.

Pohlmann : Si vous regardez les échecs passés du Canada, que pouvons-nous apprendre pour l’avenir? Que peut-on apprendre pour l’avenir des échecs passés du Canada?

Scrimshaw : Nous n’aurions pas à faire face à de nombreux défis qui nous accablent aujourd’hui et n’aurions pas à prendre de nombreuses décisions que nous devons prendre maintenant, si nous avions enseigné notre véritable histoire et en avions tiré quelque chose. Pendant plus de cent ans, les enfants autochtones ont dû subir l’horreur des pensionnats, dont le mandat du gouvernement était de « faire sortir l’Indien de l’enfant ». Les enfants ont été enlevés à leurs parents, séparés de leurs frères et sœurs et empêchés de parler leur langue. Plusieurs d’entre eux ont souffert des abus physiques, mentaux et sexuels. C’est à cause des pensionnats que j’ai grandi sans ma mère. Je n’ai jamais connu le réconfort de revenir à la maison après une mauvaise journée et de pleurer sur l’épaule d’une maman. Je ne parle pas ma langue. Je vis chaque jour avec ce que nous ont laissé les pensionnats comme héritage.

En 2014, la moitié des Canadiens ne savent toujours pas ce qu’est un pensionnat autochtone. Si l’on ne sait pas ce que c’est, on ne comprend pas ce que cela représente comme héritage pour les autochtones. Si plus de gens comprenaient comment le Canada a été colonisé, je crois que nous serions un peu plus réticents à célébrer la fondation de notre pays. En ce qui me concerne, pourquoi voudrais-je célébrer John A. Macdonald quand je comprends comment il a colonisé les hommes, femmes et enfants autochtones? Il a pris des décisions qui ont mené au traitement abusif et à la mort de milliers de personnes, mais ceci n’est pas généralement enseigné dans nos classes d’histoire. Si nous voulons honorer le passé, je crois que nous devrions en tirer des leçons. Si nous évitons le passé, nous ne faisons que nous cacher derrière notre propre ignorance. Voulons-nous que les futures générations disent que nous avons évité des vérités parce que nous nous sentions mal à l’aise, ou voulons-nous qu’elles disent que nous avons surmonté ce sentiment pour pouvoir prendre des décisions éclairées en vue de l’avenir?

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.