Janice-Gross-SteinJanice Gross Stein, directrice de The Munk School of Global Affairs à l’Université de Toronto

 

Interviewée le 16 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Stein : Le fait que les Canadiens ne sont pas des promoteurs de changement. Nous sommes très, très réticents à prendre des risques. Si l’on nous donne le choix, nous opterons pour le statu quo, parce nous croyons que cela entraîne moins de risque. Ce que nous ne comprenons pas, c’est le coût de l’inaction. La plupart de nos institutions publiques sont enfouies sous les processus. Dans l’année qui vient de s’écouler, de minuscules scandales au sujet de minuscules montants d’argent ont consommé les activités du secteur public. Tout ce qui compte, c’est l’évaluation des processus plutôt qu’une conversation portant sur ce que nous souhaitons réaliser ensemble. Nous ne nous servons pas du processus pour habiliter, nous nous en servons pour bloquer. Aussi, le processus nous mène à une position intermédiaire. À force de ne pas offenser qui que ce soit, on n’obtient pas de solutions imaginatives ou innovatrices. En fin de compte, cette attitude pourrait dégrader notre qualité de vie.

Le secteur des entreprises est moins apte à éviter les risques. Il a un sens plus développé du risque et il comprend que le statu quo ne peut pas durer. D’où provient le véritable leadership environnemental dans ce pays? Du secteur privé, de l’industrie de l’assurance et du secteur de l’énergie. Dès que l’industrie de l’assurance commencera à créer un marché autour du risque environnemental, nous agirons beaucoup plus rapidement que nous ne l’avons fait jusqu’à maintenant. Le secteur de l’énergie est celui qui dit qu’il nous faut une politique écologiquement responsable, parce c’est essentiellement dans son intérêt.

Nous avons besoin d’un esprit d’entreprise dans ce pays, surtout dans le secteur public et dans les organisations sans but lucratif. Il faut aller au-delà du gouvernement pour trouver des bâtisseurs. Le secteur sans but lucratif devient constamment de plus en plus entrepreneurial. Une partie de ce qui motive ce secteur à entreprendre ses diverses activités innovatrices, c’est qu’il y a si peu d’argent et tant d’ambition. Dans ces circonstances, on est poussé à trouver de nouvelles choses à faire. Le bon côté dans tout cela, c’est que nous sommes mieux capables que nous ne le croyons de nous autogérer dans ce pays.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime

Stein : Les jeunes! J’ai passé ma vie à travailler avec des jeunes, et cette génération-ci est la plus aventureuse, la plus lucide et la plus intransigeante de toutes celles que j’ai connues. Ils dépendent d’eux-mêmes, ils sont déterminés à acquérir les meilleures compétences, ils ont un point de vue mondial et ils n’ont pas peur du risque. Nos étudiants à la Munk School of Global Affairs sont des entrepreneurs débutants! Ils ont assez de capacité et de confiance pour se sortir des grandes institutions encombrantes.

Pohlmann : Si les choses tournent mal au cours des vingt prochaines années, que se sera-t-il passé?

Stein : Nous n’aurons pas su retenir nos jeunes au pays. Ils iront là où le travail est intéressant et stimulant, et là où ils peuvent contribuer à quelque chose. Ce sera une perte énorme pour nous. Si nous ne réorientons pas nos institutions pour les rendre accueillantes aux membres de cette génération, ils vont tout simplement les contourner et faire quelque chose de différent. Nos institutions vont s’atrophier, parce qu’elles n’auront personne pour secouer les choses et dire : « Non, nous n’allons plus le faire de cette façon. »

Nous échouerons également si nous ne nous remettons pas de notre maladie terminale, la suffisance et la fatuité. Sinon, nous n’exigerons pas assez de nous-mêmes et finirons par glisser dans une médiocrité abrutissante. Le reste du monde change plus rapidement que nous. Regardez ce qu’était la Chine il y a cinquante ans et ce qu’elle est aujourd’hui. Inimaginable! Regardez les expériences sociales qui se passent au Brésil. Nous avons beaucoup à apprendre. Ce qui manque ici, c’est l’urgence. Le confort est notre pire ennemi. Les dirigeants de nos institutions établies doivent se réveiller et comprendre ce qui se passe dans le monde.

Pohlmann : Si vous pouviez demander tout ce que vous vouliez à un voyant au sujet de l’avenir du Canada, quelles questions lui poseriez-vous?

Stein : Serons-nous en mesure de tirer parti de l’énorme réservoir d’intelligence et de créativité que nous avons dans ce pays pour enrichir la qualité de l’innovation? Mes collègues et moi sommes à la recherche de politiques que les gouvernements et le secteur privé pourraient utiliser afin de mettre en valeur les avantages de l’innovation à ceux qui se lancent dans cette voie. Il deviendra très important de déterminer qui retirerait les avantages de l’innovation et qui n’en retirerait pas. Dans certaines sociétés innovatrices, les avantages de l’innovation sont distribués de façon égale, mais dans certaines autres, ce n’est pas le cas. Si dans la nôtre, ceux qui sont innovateurs sont généreusement récompensés pendant que ceux qui demeurent à l’extérieur de ce cercle sont entièrement désavantagés, nous n’aurons pas le Canada que nous voulons. Et comment peut-on impliquer les minorités, y compris les jeunes autochtones, dans une économie et une société palpitantes d’innovations? Voilà d’importantes questions concernant les politiques.

Pohlmann : Quelles décisions importantes le Canada devra-t-il prendre?

Stein : Il faudra que nous prenions des décisions difficiles sur qui nous allons être et ce que nous allons faire dans le monde. Nous sommes un petit pays et nous ne pouvons pas tout faire. Toute tentative dans ce sens affaiblit notre impact où que nous allions. Nous avons besoin de nous engager dans ce débat. C’est ainsi que les Canadiens deviendront fiers au lieu d’être furieux.

Nous dépendons entièrement de l’immigration pour notre avenir. Nous sommes très habiles à cela, mais encore, nous risquons de devenir suffisants. Selon des recherches fiables, nos grandes villes ne réussissent pas aussi bien qu’il y a vingt ans à ouvrir les portes aux emplois et à la promotion pour les immigrants. Pourtant, si nous voulons nous épanouir comme société, nous devons accueillir encore plus d’immigrants que dans le passé. Aux yeux de bien des gens dans le monde entier, nous sommes le pays le plus attirant où venir s’établir. Nous devons être à la hauteur de cette réputation.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.