CharestJean Charest, ancien Premier Ministre du Québec

 

Interviewé le 3 septembre 2014 par Adam Kahane.

Kahane : Lorsque vous songez au Canada et au Québec à cette époque-ci de notre histoire, qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Charest : Quand je regarde le tableau d’ensemble du Canada, je trouve que souvent nous manquons d’ambition. Lorsque nous fermons nos ambassades en Afrique et mettons fin à nos programmes internationaux, nous annonçons au reste du monde que nous ne sommes pas vraiment si importants que ça. Si nous ne nous affairons pas constamment à nous faire connaître à l’extérieur et à vendre notre marque, nous deviendrons moins pertinents. Il nous faut acquérir un sens plus clair de notre place dans le monde, trouver la meilleure façon de nous distinguer et de là, où nous pourrions faire une différence. Il nous faut savoir en quoi nous excellons, quels sont les atouts que nous possédons et qui nous permettront de mieux réussir, et comment faire durer ces réussites. Même si nous ne représentons que moins de trois pour cent de l’économie mondiale, nous pourrions, si nous le voulions, jouer un plus grand rôle dans le monde.

Je m’inquiète également de l’unité du pays. Nous ne pouvons pas nous permettre de penser que les choses demeureront toujours ce qu’elles sont. Le mouvement séparatiste au Québec est passé de la majorité à la marge, mais il ne disparaîtra jamais. Nos leaders doivent déployer un effort constant, concerté et délibéré pour forger une identité commune fondée sur ce que nous partageons. Cela ne se produira pas automatiquement.

Kahane : Étant donné la diversité du Canada, à quoi ressemble une identité canadienne commune?

Charest : Quels que soient les antécédents des gens, les Canadiens ont néanmoins des caractéristiques en commun. Nous voyons le monde de façon différente, nous connaissons des expériences différentes et nous avons une attitude différente de celle des gens dans d’autres pays. En tant que peuple, nous, Canadiens, ne sommes pas agressifs; nous n’avançons pas des discours politiques extrêmes; nous sommes plutôt orientés vers la collectivité. Nous entretenons des échanges civilisés entre nous. Nous nous conduisons bien à cet égard et j’aime cet aspect du Canada. Certains pensent que nous sommes trop gentils. Eh bien, j’ai vu l’autre monde, et je n’hésite pas du tout à choisir le monde « trop gentil ».

Je pense que nous comprenons que la diversité constitue un atout pour nous. Nous préférons pécher par excès de tolérance. C’est là quelque chose de précieux. Pendant les élections d’avril dernier, les Québécois ont choisi de se distancer de ce qui fait ressortir la nature plus sombre de l’être humain. De par leur histoire, ils comprennent qu’ils sont une minorité, et que leur façon de traiter les autres se reflétera sur la façon dont les autres les traiteront. Ils ont aperçu le précipice et ils s’en sont éloignés, en se disant : « Il y a quelque chose de travers ici, il y a quelque chose qui ne va pas, et je refuse d’aller dans cette voie. »

Kahane : Qu’est-ce qui pourrait miner notre sens de la tolérance?

Charest : Il y a des démagogues qui cherchent à cultiver le manque de sécurité et à diaboliser certains groupes. Ils mettent l’accent sur nos différences plutôt que sur nos points communs. Si jamais cela se produisait, nous nous engagerions dans cette spirale où les sociétés risquent d’aboutir, une société où nous perdrions la capacité de nous faire confiance les uns les autres et de tenir un discours commun. Nous nous retrouverions dans un pays où l’on vit dans la méfiance des autres individus et des autres groupes.

Kahane : Et pourquoi cela pourrait-il se produire?

Charest : La nature humaine est telle que nous retenons mieux les choses négatives que les choses positives. C’est plus facile de voter contre quelque chose — ou quelqu’un — que de voter en faveur.

Pour les personnes politiques, il est toujours tentant de dresser un groupe contre un autre parce que cela fonctionne si bien et si facilement. Au Canada, dans la plupart des cas, nous avons résisté à cette tentation, mais nous avons besoin de chefs qui s’engageront toujours à élever le niveau du débat politique. Autrement, dû au fait qu’il y a tant de différences dans ce pays, ce serait facile pour nous de tomber dans ce piège et d’encourager la division. La plus importante décision politique concernant la fondation du Canada a été prise lorsque les Anglais se sont rendu compte que ce serait sans espoir pour eux de gouverner cette région de l’Amérique du Nord sans pour autant reconnaître la population française. Plus récemment, les Francophones et les Anglophones ont inclus les Premières Nations dans le partenariat. Chaque fois que nous nous sommes écartés du chemin de l’inclusion, nous avons eu des ennuis.

Kahane : Voulez-vous dire que nous risquons de devenir complaisants?

Charest : Le Canada sera toujours une œuvre inachevée. Le défi auquel s’affrontent nos leaders est de donner aux Canadiens l’exemple d’apprécier ce que nous avons, de reconnaître que rien n’est pour toujours et d’accepter qu’il nous faut être plus ambitieux et nous remettre plus souvent en question.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.