Jean-Paul Restoule sur l’établissement de relations

RestouleJean-Paul Restoule, professeur adjoint, Higher and Adult Education, Université de Toronto

 

Interviewé le 8 octobre 2014 par Elizabeth Pinnington.

Pinnington : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Restoule : Il y a beaucoup d’optimisme parmi les jeunes autochtones tandis que le taux de natalité chez les Canadiens en général demeure relativement bas. La population autochtone est jeune et rapidement croissante. Elle a besoin d’être encouragée afin de combler les vides dans le monde du travail. Avec l’éducation et la formation, le potentiel est énorme.

Il existe cependant de forts courants de racisme dans certains milieux, comme la section consacrée aux commentaires d’un grand nombre de principaux sites d’actualité, où des gens disent des choses affreuses au sujet des autochtones. Certaines personnalités médiatiques répandent des mensonges flagrants au sujet du droit canadien, du droit autochtone et des communautés autochtones. Ils déforment la vérité pour que le monde se joigne à leurs propos haineux; ils attisent la peur et les tensions qui font partie de l’histoire du Canada.

Les gens se braquent lorsqu’on les force à reconnaître que le Canada existe sur des terres volées aux autochtones. Ils craignent de perdre quelque chose s’ils parlent de ce que cela signifie de partager ce qui a été volé ou d’abandonner une part du pouvoir qui a été approprié. Ces craintes sont légitimes, mais le discours est souvent mal informé et méprisant.

Pinnington : À partir de quel niveau scolaire serait-il utile d’entretenir ce dialogue?

Restoule : Les gens commencent à se rendre compte de l’importance d’inclure les perspectives autochtones dans les programmes d’études et dans les milieux de travail. Je reçois beaucoup de messages d’intérêt de personnes qui veulent modifier leurs méthodes d’enseignement, de formation et de promotion pour inclure le savoir culturel et l’identité autochtones, ainsi que l’antiracisme. Cela fait maintenant vingt ans que l’Ontario a inauguré le premier cours d’Études sur les Premières Nations dans le programme scolaire au niveau secondaire. Je commence à en voir les conséquences dans les cours d’études supérieures que je donne. Il y a dix ans, si je demandais à ma classe : « Qui a déjà entendu parler des pensionnats autochtones? », une ou deux mains se seraient levées. Maintenant, c’est plutôt un quart ou un tiers des étudiants qui sont au courant. Je pense que dans vingt ans, le dialogue sera différent, parce qu’au lieu de retourner au passé et de décrire les fondations permettant d’établir un dialogue , les gens connaîtront déjà l’histoire, ils sauront au moins cela.

Pinnington : Quels carrefours importants nous attendent au fur et à mesure que nous avançons collectivement ou comme nation?

Restoule : Le fait d’avoir une surreprésentation d’autochtones dans le système de justice pénale, en opposition au fait d’avoir une représentation proportionnelle d’autochtones dans les institutions d’enseignement et dans la population active. On dépense tellement d’argent pour traiter les symptômes, plutôt que pour éviter ce type de choix dès le départ. Les Canadiens doivent inclure les autochtones dans les institutions canadiennes, mais selon les conditions établies par les autochtones.

Pinnington : Comment pouvons-nous assurer le respect mutuel?

Restoule : Quand nous ouvrons les lieux de travail et les écoles à la participation des autochtones, cela détruit les stéréotypes des gens. Les rapports humains éloignent la peur. Parmi d’autres choses, les programmes d’échange entre les jeunes autochtones et non-autochtones remplacent certains stéréotypes tirés du cinéma et des médias, par des relations authentiques qui sont riches et complexes. Plus nous pourrons encourager ce type de relations, mieux ce sera.

Par exemple, les ententes visant à améliorer l’éducation des autochtones en Colombie-Britannique, selon lesquelles le corps enseignant doit établir des contacts avec les parents et les communautés, ont entraîné beaucoup plus de participation de la part des élèves et des parents dans la vie de l’école et de la collectivité. Ce qui veut dire qu’au lieu d’avoir des enseignantes ou enseignants qui essaient d’apaiser les tensions entre les étudiants ou familles autochtones et non-autochtones, ces relations deviennent des occasions d’enrichir les activités dans l’école. Les autochtones et leurs familles tendent davantage à vouloir s’impliquer et agir ensemble pour contribuer à l’école ou à partager des expériences avec les non-autochtones. Ceci aide également les élèves non-autochtones, qui ont alors la possibilité de visiter des autochtones dans leurs communautés, de voir le genre de choses qu’ils font, comme restaurer la santé de la rivière où tout le monde puise son eau. Voilà une des choses qui font une différence significative.

Il y a d’autres manières de bâtir le respect mutuel. Par exemple, au début de la journée de cours, les enseignants et leurs étudiants peuvent reconnaître que nous sommes en territoire Sechelt ou en territoire Nuu-Chal-Nuth, tout comme lorsque nous chantons l’hymne national, ou hissons le drapeau canadien, ou mettons au mur des portraits de la Reine. Certains cercles militants demandent aussi à des aînés de faire une cérémonie d’ouverture avant les réunions. Lorsque cela devient une pratique habituelle, l’étape suivante est de sonder plus profondément et de trouver des moyens pour les aînés de prendre part aux événements.

Plusieurs non-autochtones ont été les bienvenus dans les communautés, parce qu’ils ont fait preuve de bonne foi, d’intégrité et d’humilité. Ils disent : « Je voudrais en savoir davantage, comment dois-je m’y prendre? » À partir de là, le processus est simple : « Venez au rassemblement de la communauté, au festin, au pow-wow. » Et puis cela devient plus profond : « Venez aux cérémonies. » Avant longtemps, les amitiés et les relations se forment.

C’est à ce moment-là que les choses changent vraiment, quand on commence à percevoir les comme des individus, quand on ne voit plus un seul aspect de leur identité. On se réunit autour d’intérêts communs et puisqu’on a des façons légèrement différentes de percevoir le monde ou d’avoir vécu l’expérience de se rapprocher du monde, il y a de l’apprentissage qui se produit. Il existe une humanité commune, un sens partagé de responsabilité envers la terre et les uns envers les autres, et c’est à partir de là qu’il nous faudrait commencer.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.