Jeanette Armstrong sur le besoin de dépasser la compréhension colonialiste

ArmstrongJeanette Armstrong, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le savoir et la philosophie des Okanagan, Université de Colombie-Britannique

 

Interviewée le 7 novembre 2014 par Elizabeth Pinnington.

Pinnington : Dans votre expérience personnelle, à quoi attribuez-vous l’orientation des perspectives que vous avez et le travail que vous faites, aujourd’hui?

Armstrong : Je suis autochtone et je suis autochtone de cette partie du Canada, des régions tribales du Plateau, et plus particulièrement, de la Nation salish de l’Intérieur. Donc une des choses qui dicte ma perspective, c’est que ceci n’est pas le Canada : ceci est le territoire Syilx. Et ceci est le territoire Syilx depuis au moins la période préglaciaire, selon toutes les recherches qui ont été faites par les linguistes et les archéologues. Une seule culture, ici sur ce territoire.

Par conséquent, l’histoire de mon peuple dicte ma façon de voir la colonisation du Canada. Par exemple, quand j’étais au secondaire et puis à l’université, on nous enseignait l’histoire du Canada. Je me suis rendu compte qu’ici, l’histoire locale était vraiment déformée, d’après ce qu’on lisait dans les livres scolaires. On y présentait les premières colonies d’un point de vue très positif et dilué, afin que ce soit plus acceptable dans le système d’éducation de la société coloniale. C’est quelque chose qui a vraiment influencé ce que je ressens à propos de ces injustices qui n’ont pas été réparées.

La réconciliation n’est pas seulement d’entendre la vérité, c’est d’agir sur la vérité, d’apporter des changements et de remédier à certaines injustices graves qui se produisent toujours à l’heure actuelle et qui sont toujours bien présentes (l’injustice économique, par exemple). Les proclamations gouvernementales continuent de voir nos terres comme des terres à prendre, des ressources à prendre, sans jamais reconnaître la vérité. Nous occupons ces terres légalement depuis des milliers d’années et avons le droit de prendre part aux décisions touchant ces terres, autant les décisions portant sur leur développement que les décisions portant sur leur protection. Alors ce sont là certains enjeux qui d’après moi restent encore à régler, et sur lesquels le Canada doit se pencher en réfléchissant à ses cent cinquante années d’existence.

Pinnington : Donc qu’est-ce que la réconciliation implique?

Armstrong : La réconciliation n’est pas ce que le Canada en pense; c’est ce que les autochtones en pensent.

Je crois que la société en sortira meilleure de ce fait et je crois que les Canadiens sont dans une grande mesure désireux de bien agir, s’ils sont renseignés. Je suis très optimiste que les peuples du Canada sont prêts à choisir la voie la plus honnête et serviront ainsi de modèles pour le reste du monde.

Je regarde ce cent cinquantième anniversaire et je me dis : « Si c’est un anniversaire, qui donc s’est marié ici? » Les partenariats avec les peuples autochtones sont nécessaires pour améliorer la situation qui existe actuellement dans les communautés autochtones partout dans ce pays.

Par exemple, la façon dont nous définissons l’indigénéité en soi peut déterminer comment nous devons aborder le changement climatique. Les autochtones ont survécu à ces cent cinquante années. Tout comme George Manuel et d’autres dirigeants ont dit dans le passé, nous n’étions pas censés survivre : nous devions être entièrement assimilés et être comme le reste des populations coloniales. Pourtant nous avons survécu en affirmant nos propres identités et nous continuerons de survivre avec nos propres identités, et c’est pour le bien du Canada et non à son détriment. Le fait d’avoir trouvé des moyens de survivre nous a donné des forces, des outils, ainsi qu’une meilleure compréhension de la façon dont nous pourrions être des partenaires dans ce pays.

Pinnington : Si vous pouviez poser trois questions à un sur l’avenir du Canada, qu’aimeriez-vous lui demander?

Armstrong : D’abord, le Canada a-t-il abandonné sa compréhension colonialiste de ce qu’est le Canada? S’est-il indigénisé devant la réalité de ce pays-ci ou a-t-il conservé une ancienne interprétation européenne de domination et de gouvernance?

Aussi, je demanderais si le Canada a adopté une position ferme pour ce qui est de travailler conjointement avec ses partenaires autochtones, en vue de résoudre certains problèmes qui touchent profondément la société tout entière. Par exemple, ces politiques qui créent des minorités, ou l’idée qu’il existe des minorités. Vraiment, il ne s’agit que d’un concept, un concept qui crée des ethnies et l’idée qu’il existe des minorités. En réalité celles-ci n’existent pas ; nous sommes des êtres humains et nous vivons dans différentes régions de ce pays, et nous devons utiliser différentes méthodes et procédures pour coopérer au niveau local vis-à-vis de l’environnement ou de nos besoins économiques ou de nos exigences sur le plan social. Il n’y a pas de minorités dans tout cela.

L’autre chose que je demanderais, c’est à quel point sommes-nous arrivés en comparaison avec d’autres nations du monde, qui sont beaucoup plus avancées que le Canada quant à leur examen des questions fondamentales qui se rapportent au savoir autochtone et aux peuples autochtones? Alors en poursuivant l’exemple du changement climatique, sommes-nous vraiment en train de nous indigéniser à cet égard, et sommes-nous en train de revoir les systèmes éducatifs et médiatiques afin qu’ils reflètent cette indigénisation? Ce que cela veut dire c’est que très, très peu de gens n’importe où comprennent quoi que ce soit de leur environnement, de leur bassin hydrographique, de leur faune et flore autochtones, et pourtant ils votent en vue de prendre des décisions sur ces choses. Donc la réindigénisation ne veut pas dire transformer les personnes en Indiens ou je ne sais quoi, cela signifie devenir responsables envers l’endroit où nous sommes, d’avoir un point de vue informé permettant des prises de décisions éclairées sur des questions qui nous concernent tous.

Pinnington : Si les choses tournent bien au cours des vingt prochaines années, que se sera-t-il passé?

Armstrong : Si les choses tournent bien au cours des vingt prochaines années, des changements d’attitude se seront produits vis-à-vis des ressources : il ne s’agira plus de ressources destinées à être extraites par des entreprises étrangères, mais des ressources qui font partie du paysage et des gens qui y vivent. Dans une grande mesure, c’est un savoir transmis par l’entremise de partenariats entre autochtones, qui se soucient de protéger ce dont auront besoin les sept prochaines générations. Si dans vingt ans, la conjoncture légale a ouvert certaines portes et a avancé vers un partenariat authentique et équilibré avec les peuples autochtones, le Canada aura franchi un pas de géant.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.