Jim Balsillie sur la commercialisation de nos idées

BalsillieJim Balsillie, cofondateur de RIM/BlackBerry

 

Interviewé le 22 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous préoccupe au sujet du Canada?

Balsillie : Laissez-moi dire tout d’abord que je suis extrêmement optimiste face aux perspectives d’avenir du Canada. Nous avons de forts éléments fondamentaux ainsi qu’une main-d’œuvre créative. Toutefois, je me préoccupe de la prospérité du Canada, précisément sur la façon de voir comment nous commercialisons nos idées à l’échelle mondiale. Au cours des trente-deux dernières années, la croissance dans la productivité multifactorielle du Canada — (qui mesure comment nous commercialisons nos idées) — a été de zéro pour cent. Et pourtant, pendant cette même période aux États-Unis, la productivité multifactorielle a grimpé en flèche. Avec ce type de prospérité, on peut payer pour avoir une multitude de services sociaux, d’hôpitaux, d’écoles et de réseaux de transport. En tant que pays jouissant d’une immense créativité, de gens intelligents et de vaillants travailleurs, pourquoi n’avons-nous pas mieux réussi à commercialiser nos idées?

Au Canada, durant le siècle dernier, nous avons réussi en assez grande mesure à gérer un écosystème favorisant une économie de ressources, et nous continuons de prospérer à cause de cela. Cet écosystème comprend les éléments physiques, tels que les réseaux routiers et les pipelines, les éléments géopolitiques, tels que l’accès aux marchés et la protection des investissements, les universités qui ont correctement instruit les étudiants et qui ont réalisé des travaux de recherche dans des domaines pertinents, sans oublier les tribunaux qui ont rendu des jugements impartiaux à l’égard de causes touchant le commerce intérieur, et les structures reliant le secteur public et le secteur privé qui se penchent sur des questions importantes s’étalant sur plusieurs horizons temporels.

Nous avons su bien calculer un grand nombre d’éléments macro-économiques, par exemple en assurant la stabilité de notre système bancaire ainsi que des régimes monétaires et fiscaux du gouvernement. Nous avons généreusement investi dans tous les domaines micro-économiques comme les incitatifs fiscaux, les programmes de subventions et le financement de projets RD, la question n’est donc pas d’avoir accès à plus d’argent du gouvernement. La question que nous devons nous poser est plutôt : « Comment se fait-il que toutes ces microcontributions ne nous donnent pas les macrorésultats voulus, alors que notre système est généralement si stable? »

Il existe à la fois un défi et une occasion critiques pour les élaborateurs de politiques et les chefs d’entreprises : c’est de comprendre entièrement les différences entre un écosystème favorisant une économie de ressources et un écosystème privilégiant une économie d’innovation puis de s’assurer que toutes les lacunes soient comblées. Une fois ce but atteint, je suis convaincu que notre cote de rendement pour ce qui est de la commercialisation se mettra à grimper selon nos expectatives de toujours, vu nos niveaux d’investissement et nos compétences de calibre mondial.

Pohlmann : Quelles décisions importantes le Canada devra-t-il prendre pour combler ces lacunes dans l’écosystème et créer une économie d’innovation?

Balsillie : Il nous faut réorienter nos engagements nationaux et géopolitiques vers la commercialisation d’idées, surtout dans le domaine complexe, prédateur et changeant de la gestion des droits de propriété intellectuelle. La propriété et la commercialisation d’idées intangibles sont tout à fait différentes de ce que cela représente pour les ressources naturelles tangibles. De plus en plus, il faudra faire preuve de grande dextérité, au fur et à mesure que de nouvelles économies émergentes chercheront aussi à promouvoir leurs propres innovateurs et au fur et à mesure que divers régimes de tarification du carbone s’inséreront dans le commerce mondial. Le corps universitaire doit mener à bien des travaux de recherche sur la commercialisation d’idées et nos écoles doivent l’enseigner, les tribunaux doivent adopter une stratégie pour la défendre, les programmes industriels doivent l’encourager et les structures reliant les secteurs public et privé doivent faire en sorte qu’elle soit considérée comme une priorité. La commercialisation, c’est là où le jeu de l’innovation se gagne ou se perd : c’est là où l’on vous paye pour vos idées. Quand on est payé pour ses idées — autrement dit, quand il y a un transfert de droits de propriété intellectuelle —, on peut dire qu’on a atteint la productivité multifactorielle, on a atteint la prospérité et la richesse, et on peut dépenser l’argent là où l’on veut.

Pohlmann : Quelles leçons importantes pouvons-nous apprendre du passé?

Balsillie : Lorsque le Canada a été le pays hôte des Jeux olympiques d’abord à Montréal, puis ensuite à Calgary, nous n’avons pas remporté de Médailles d’or comme nation. Nous sommes sortis profondément déçus de notre performance nationale. Mais tout à notre honneur, nous n’avons pas cherché d’excuses en prétendant que les Médailles d’or n’avaient pas d’importance. Au contraire, nous avons mis sur pied et financé un programme cohérent appelé « À nous le podium » et avons réalisé son objectif ambitieux aux Jeux olympiques de Vancouver en remportant quinze Médailles d’or — plus que tout autre pays du monde. Ces résultats ont électrisé et inspiré notre nation tout entière. Cela nous montre bien ce qu’une approche ambitieuse, ordonnée et systémique peut faire. Ce sont là des exercices qui créent les nations et prouvent que si les Canadiens veulent gagner, ils savent comment s’y prendre.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.