Nadia Duguay sur un Canada pour tous

DuguayNadia Duguay, cofondatrice de Exeko

 

Interviewée le 12 novembre 2014 par Elizabeth Pinnington.

Pinnington : Qu’est-ce qui t’encourage dans l’actualité du Canada?

Duguay : L’actualité du Canada n’est pas des plus encourageantes ces jours-ci. En revanche, la conscientisation élargie des citoyens aux enjeux sociaux — tels les inégalités, la discrimination, le rôle de la culture ou encore l’environnement me nourrit chaque jour!

Reconnaître le potentiel individuel en allant au-delà des préjugés et encourager la pensée critique, créative et la participation citoyenne n’est plus un acte utopique, mais bien la première étape de la transformation sociale déjà enclenchée. Même si le parcours est encore très long et que nous aurons besoin de beaucoup plus d’acteurs sur le plan du changement, il est effectivement encourageant de voir des initiatives citoyennes naître partout au pays. Au niveau politique, il faudra regarder du côté des municipalités pour être encouragé! L’ouverture à la créativité, à l’innovation, à la collaboration et le soutien aux initiatives individuelles ou collectives au-delà des normes prescrites par une société qui a tout sectorisé, tout cela me semble indéniable.

Pinnington : Qu’est-ce qui te décourage dans l’actualité du Canada?

Duguay : Le Canada est un des 10 pays les plus développés du monde et pourtant, les inégalités sont encore flagrantes. Et il est encore plus décourageant de constater le doigté avec lequel la désinformation fait son œuvre. Nombreux sont les Canadiens qui pensent d’ailleurs toujours qu’il est injustifié de parler des droits puisqu’ils seraient aujourd’hui tous respectés! La réalité, c’est que si vous naissez autochtone au Canada, vous allez être confronté à des difficultés d’accès au logement. Par exemple, 68 % des Inuits du Nunavik habitent dans des logements surpeuplés et 53 % habitent dans des maisons qui ne respectent pas le standard minimum en matière de santé. Vous aurez 8 fois plus de chances de connaître l’itinérance dans votre vie ou encore 10 fois plus de chances d’avoir une peine de prison et attention, dans 50 % des cas, vous aurez une sentence plus longue pour le même crime commis par tout autre Canadien. De sérieuses questions s’imposent.

Pinnington : Ce sera dû à quoi si les choses se déroulent mal d’ici 20 ans?

Duguay : D’ici 20 ans, si nous pensons à un panorama des plus sombres, l’État poursuivrait son désengagement; le système éducatif abdiquerait à se battre pour garder son indépendance et le citoyen se désillusionnerait pour de bon. Nous continuerions à mettre sur pied des sociétés où le statut social, les origines ou le niveau d’éducation des citoyens continueraient à renforcer les inégalités de droits. Au lieu d’apprécier tout le potentiel de nos différences, nous continuerions à créer des frontières imaginaires entre chacun de nous et à façonner nous-mêmes un système qui nous montrerait pourtant ses limites à chaque instant.

Pinnington : Ce sera dû à quoi si les choses se déroulent bien d’ici 20 ans l’avenir?

Duguay : On peut imaginer que plus les citoyens, les politiciens, les organismes, les différents composants de la société s’écouteront, échangeront et se reconnaîtront comme des acteurs complémentaires qui ont la capacité de collaborer afin de créer des solutions réelles. Bien souvent, on s’attaque, mais on oublie que d’autres ont pu réfléchir, proposer et tester des initiatives. On doit miser sur l’ouverture des savoirs et le partage des expériences pour enfin regarder l’autre comme quelqu’un qui pourrait nourrir nos connaissances. Si tout se passe bien d’ici 20 ans, nous aurons pris conscience que les solutions ne sont pas apportées par des organismes, des chercheurs ou des politiques, mais qu’elles sont issues de la société elle-même dans sa capacité à reconnaître chaque individu.

Pinnington : Quelles sont les leçons importantes à tirer de l’histoire du Canada?

Duguay : Je crois que les Pensionnats autochtones constituent une notion très importante de notre histoire qu’on a trop souvent passée sous silence ou minimisée. La société a le devoir de regarder de face cette période terrifiante de notre histoire pour en tirer des apprentissages et une meilleure compréhension des enjeux actuels dans notre société. Si le Canada n’a pas connu de grandes guerres, le pays a fait preuve d’une grande violence culturelle alors même qu’une partie des personnes impliquées avaient de bonnes intentions; elles voulaient faire du bien et aider. C’est là où l’on a beaucoup à apprendre, à la fois sur l’importance de l’identité culturelle et sur le fait que ce n’est pas parce qu’on veut aider quelqu’un qu’on peut le faire. Et ce n’est que l’histoire qui nous apporte une deuxième lecture, indispensable pour construire l’avenir

Pinnington: Quels échecs a subis le Canada dans le passé?

Duguay : Les relations autochtones allochtones. Aujourd’hui encore, les autochtones ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière. La société est restée dans une relation dominant/dominé dans laquelle elle n’a rien à apprendre des autochtones, mais n’a seulement qu’à les aider. Mais il n’y a personne qui n’aide personne, chacun a quelque chose à apprendre ou à donner à l’autre, peu importe sa position sociale. On ne peut pas construire le Canada de demain sans tous les Canadiens. Se positionner en tant qu’apprenant et non comme maître disposant du savoir est indispensable à la création d’un dialogue social inclusif.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.