Pat Carney sur les défis causés par la migration

carney-photoPat Carney, sénatrice émérite

 

Interviewée le 7 octobre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Carney : Le Canada est un pays jeune, bâti depuis l’époque des autochtones sur des vagues successives d’immigration. Ma propre grand-mère, Bridgit Casey, est née dans l’ouest du Canada cinq ans avant la création du Canada en 1867. Elle était la fille d’immigrants irlandais qui s’étaient engagés à exploiter la terre et à créer des racines pour leurs familles.

Pendant des siècles, les gens venaient ici parce que le Canada était une nouvelle frontière; il y avait un nouveau monde à explorer qui comportait de nouvelles chances d’avoir une vie meilleure. Le Canada est devenu un sanctuaire pour ceux qui cherchaient à se libérer de l’oppression et de la pauvreté dans leurs propres pays. Ces nouveaux Canadiens comptaient sur l’appui collectif pour défricher la terre, ériger des granges et fonder des communautés. De plus, ils ont introduit de nouvelles coutumes, expressions artistiques et cultures dans la mosaïque canadienne. La diversité culturelle est devenue la nouvelle norme.

Dans certains endroits du pays, nous semblons vivre à une période de migration qui est motivée surtout par l’âpreté au gain. Ces « immigrants du monde » viennent au Canada, y placent leur argent et puis s’en vont vivre ailleurs. Ceci se concrétise par le nombre de maisons et de condominiums vides, ici, à Vancouver. Une grande proportion de nouveaux logements est vendue à des résidents étrangers qui ne vivent au Canada qu’à temps partiel ou pas du tout. Quand on a une population flottante d’immigrants, la structure essentielle d’engagement et de liens communautaires risque d’être affaiblie. On le voit dans certaines communautés où le volontariat et l’appui aux arts sont à la baisse.

D’autres pays, tels la Suisse et le Japon, ont réglé ce problème en percevant des impôts auprès des non-résidents ou en leur interdisant d’acheter des biens immobiliers. Mais au Canada, où nous avons besoin d’immigrants pour faire croître l’économie, nous n’exerçons pas ce genre de surveillance

Les vagues d’immigration, qui ont bâti le Canada, ont souvent imposé des pressions sur la trame communautaire existante. Durant les premières cent quarante-sept années du Canada, plusieurs immigrants considéraient encore d’autres pays comme leur « patrie ». Quand le Canada deviendra le chez-soi — ou « home place », comme disaient mes grands-parents terriens — des générations futures, le pays aura atteint l’âge de la maturité.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime?

Carney : L’idée que tout est possible au Canada. Selon les normes mondiales, nous ne vivons pas dans une société oppressive. Nous possédons la liberté individuelle et nous avons la règle de droit accordée par le pouvoir législatif, ce qui permet aux gens d’atteindre leurs objectifs et de réaliser leurs ambitions. Les Canadiens peuvent financer une idée et la mettre en pratique, et ils peuvent mener la vie qu’ils veulent. Nous respirons de l’air propre dans la majorité des endroits.

Notre plus grand atout est notre droit de vote et notre liberté de contribuer au Parlement sans dépenser des fortunes. Si l’on cherche à se faire élire au Parlement et qu’on dépense plus que ce que permettent les règlements, on aboutit en prison avec son agent de campagne électorale. Nous devons protéger la liberté d’accès au système politique de toute personne n’ayant pas été en prison.

Pohlmann : Les institutions canadiennes avancent-elles dans la bonne voie?

Carney : Dans une phrase célèbre, Joe Clark a appelé le Canada « une communauté de communautés ». Il y a un sens de la communauté beaucoup plus fort aujourd’hui que lorsque je suis entrée en politique en 1980. Il est généralement accepté que le Canada soit composé de cinq régions. Personne n’exprime de rage au sujet des textes français et anglais figurant sur les boîtes de céréales. Maintenant, les gens sont plus préoccupés du fait que les journaux en langue chinoise se trouvent en haut de la distributrice, alors que ceux de langue anglaise se trouvent en bas.

Nous avons survécu à des pressions qui ont brisé le cœur de bien d’autres pays. Nous avons survécu au Lac Meech. Nous avons survécu aux tensions entre l’ouest et l’est du Canada. Nous avons survécu à des personnages politiques, comme Pierre Trudeau, qui étaient aimés dans certaines régions du Canada et détestés dans d’autres. Nous avons survécu à l’antagonisme entre Canadiens-Français et Canadiens-Anglais. Nous apprenons maintenant à reconnaître le rôle important et les responsabilités des Canadiens autochtones.

La question est de savoir si nous pouvons bâtir à même notre bilan historique et survivre aux conflits créés par la nouvelle vague d’immigration et la transformation potentielle de la démographie mondiale. Quand on a une population ethnique qui se sent désengagée du processus politique ou une population ethnique dans certaines circonscriptions qui exclut d’autres groupes, on peut se demander si la volonté politique de contribuer au pays va durer ou si elle va fissurer la trame nationale ou régionale.

Pohlmann : Quelles décisions le Canada devra-t-il prendre bientôt?

Carney : Nous devrons élaborer un concept de développement qui établisse un équilibre entre les enjeux économiques, écologiques, autochtones et autres, tels que les changements démographiques, afin d’atteindre des objectifs compatibles. Nous sommes au début d’un cycle économique beaucoup plus lent, dans lequel il y aura moins d’argent disponible alloué aux mesures sociales ou économiques. De nombreux jeunes Canadiens posent des choix de vie et de travail qui sont davantage alignés avec une économie à croissance lente.

Nous pouvons préserver et cultiver notre pays bien-aimé et le meilleur style de vie au monde, si nous maintenons notre lien avec le pays dans son ensemble, avec le sens d’appartenance communautaire, et avec la réalité qu’il existe à la fois des éléments ruraux et non ruraux dans notre pays. Le Canada ne se limite pas aux zones métropolitaines de Toronto, Montréal et Vancouver.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.