Sherene Razack sur le legs des colons Canadiens

RazackSherene Razack, docteure et professeure au département d’Études en sociologie et en équité à l’Université de Toronto

 

Interviewée le 7 octobre 2014 par Elizabeth Pinnington.

Pinnington : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Razack : La déshumanisation croissante et institutionnalisée vis-à-vis de certains groupes. C’est comme si la société évoluait selon le principe que la vie humaine ne compte pas. Chaque matin, je lis au sujet de dix choses qui me font penser que nous devenons de plus en plus distancés les uns des autres. Cela commence avec la race et devient une structure qui envahit tout. Les Blancs déshumanisent systématiquement les autochtones. Je parle de toute une gamme d’actes violents, comme lorsque des agents de police emmènent un homme en dehors de la ville dans leur voiture et le laissent mourir de froid. Le principe, c’est que la vie de cette personne ne vaut pas autant que la vôtre. C’est à la fois un acte quotidien et une pratique de l’État. Pensons aux activités « sévir durement contre le crime » que les Conservateurs aiment tellement. Quels sentiments de cruauté et de mépris pour la vie humaine peuvent sortir ce type de politiques?

Pinnington : Quelles sont certaines leçons importantes que les Canadiens peuvent retirer du passé?

Razack : Je pense toujours à la façon dont les sujets dominants se rendent dominants eux-mêmes. On ne naît pas comme cela. Je dis à ma classe : « Personne n’est né Blanc. » Vous devez l’apprendre et le mettre en pratique chaque jour. Les gens ne croient pas facilement qu’ils sont supérieurs ou que les autres sont des formes inférieures d’êtres humains. Les gens doivent s’en convaincre et cela les hante terriblement. Les colons ont été obligés d’apprendre que les autochtones étaient inférieurs, qu’ils étaient des sauvages. Mais cette leçon a été très dure à apprendre, notamment parce qu’ils ne le sont pas. Les autochtones possédaient bien des connaissances au sujet de cet endroit, et de toute évidence leur société était développée. Étant donné qu’on doit nous enseigner à ne pas reconnaître le caractère humain des autres, nous pourrions peut-être interrompre ce processus.

Nous devons apprendre que le projet colonial qu’est le Canada n’est pas un projet viable, parce qu’il n’est pas fondé sur un principe d’humanité commune. Nous pourrions observer tous les cas où la méchanceté et la répression évidentes n’ont donné lieu à rien de bien, des moments où le Canada a été tenté de se montrer extrêmement brutal envers les peuples autochtones. Si ce principe définit notre pays, c’est alors quasiment assuré que nous ne pourrons pas aboutir à quelque chose de bien. Nous ne pouvons pas nous mettre à reconnaître le caractère humain des réfugiés ou d’autres gens si notre vie quotidienne est fondamentalement structurée autour de l’inhumanité avec laquelle nous avons traité les autochtones. À peu près tout ce que nous faisons provient de ce moment colonial où nous avons tenté de déterminer comment nous pouvions voler la terre. Nous devons carrément affronter ce paradigme colonial avant de pouvoir ouvrir la voie aux autres.

Pinnington : Comment pouvons-nous l’affronter?

Razack : Nous avons connu des moments spectaculaires où nous aurions dû nous arrêter et dire : « Attendez un peu, ceci est vraiment mauvais. » Nous devons constamment saisir ces moments et se politiser à leur sujet, organiser des événements autour d’eux, apprendre ces moments à d’autres, les exposer. Il nous faut dire aux personnes blanches : « Je ne veux pas que vous m’aidiez. Je veux que vous compreniez que votre vie sera vraiment mauvaise si rien ne change. » Si vous désirez vivre derrière les barricades et avoir des fusils et tirer sur les gens qui vous confrontent, si vous croyez que ce serait la bonne vie, alors vous ne verrez pas la cause commune. Mais vous ne pourrez pas avoir une vie agréable, encore moins une vie morale, au milieu d’une société où tant de choses affreuses arrivent à d’autres.

Pinnington : Si vous pouviez demander à un voyant de vous dépeindre l’avenir, que voudriez-vous savoir?

Razack : Je voudrais savoir si la destruction massive et les torts causés aux communautés autochtones se poursuivront. Les Blancs détruisent les communautés autochtones parce qu’elles se trouvent sur le chemin de l’or, du pétrole et des Blancs qui pensent que cette terre leur appartient et qu’ils ont le droit d’en faire ce qu’ils veulent. Je voudrais savoir si, en fin de compte, les autochtones perdront.

J’aimerais aussi savoir ce que nous ferions avec les sables bitumineux. Le moment est venu de reconnaître ce que nous, les êtres humains, sommes en train de faire pour détruire le climat. Si nous ne pouvons pas affronter dès maintenant ce problème, il sera impossible pour nous de revenir en arrière. J’espère que les gens vont tout d’un coup se demander : « Pourquoi faisons-nous cela? »

Pinnington : Si les choses se déroulent mal au cours des vingt prochaines années, que se sera-t-il produit?

Razack : L’éducation sera axée sur l’apprentissage de métiers ou de compétences, plutôt que sur l’apprentissage de la pensée critique. On fermera la plupart des institutions où les gens peuvent apprendre à penser de façon critique. Celles qui resteront seront petites ou très, très limitées. Le résultat, c’est qu’on ne pourra pas demander pourquoi les choses sont comme elles sont, pourquoi il y a des gens qui vivent bien tandis que d’autres non, quel rapport on a avec les autres dans le monde social. Il n’y aura pas moyen d’analyser les mythologies que l’on voit reproduites chaque jour dans les journaux. Si l’on vous enseigne que les autochtones sont une race mourante, vous n’aurez pas le moyen de remettre cela en question.

Pinnington : Qu’est-ce qui vous anime?

Razack : Je suis vraiment contente de vivre à Toronto. Cette ville est à cinquante pour cent non blanche et aucun groupe n’est dominant. C’est une combinaison incroyable d’histoires et de politiques. S’il y a quelque chose qui a la moindre chance de faire éclater notre lamentable histoire coloniale, c’est bien cet extraordinaire mélange de personnes réunies dans un seul espace physique. Ici, personne ne supportera l’oppression aussi facilement qu’ailleurs. Ici, personne n’acceptera d’être exclu.

Pinnington : Quel message souhaitez-vous laisser aux autres par l’entremise de votre travail?

Razack : Qu’il est possible et nécessaire de dénoncer à haute voix ce qui se passe, mais je ne peux pas le faire individuellement. Écrire un livre ou enseigner, c’est comme lancer un petit caillou dans un étang. J’espère que je fais partie d’une communauté qui pense de la même façon et qui pourra agir collectivement sans se faire bâillonner.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.