Simon Brault sur l’art de nous réinventer nous-mêmes

Simon-BraultSimon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des Arts du Canada

 

Interviewé le 5 novembre 2014 par Brenna Atnikov.

Atnikov : De quelle manière votre vécu personnel a-t-il formé votre perspective?

Brault : Depuis plus de vingt-cinq ans, je me préoccupe des moyens pour nous de revitaliser les villes. À mon avis, les arts et la culture sont des composants essentiels de toute tentative d’habiliter les gens et d’assurer que les collectivités se réinventent. Nous avons besoin d’artistes pour interpréter, exprimer et décoder l’état du monde, et nous diriger dans la voie de l’espoir. Pour être pertinent, l’art a besoin d’avoir un impact sur la société. Je suis profondément convaincu que l’art et la culture forment une partie intégrante de la liberté, de l’émancipation… un monde de possibilités.

Atnikov : Qu’est-ce qui retient votre attention en ce moment?

Brault : Notre pays est de plus en plus divisé sur les plans politique et idéologique. Il nous faut trouver des thèmes, des questions et des préoccupations qui aillent au-delà de ces divisions et il nous faut débattre d’idées en fonction de leur propre mérite et non en fonction des personnes qui les ont exprimées. Nous croyons toujours avoir besoin d’experts pour régler les choses. Mais l’expertise ne suffit pas à elle seule; il nous faut mieux voir et comprendre les défis et les éventuelles solutions qui se présentent. Le Canada doit percevoir ses penseurs, artistes et philosophes comme des personnes ayant des contributions pratiques à faire en vue de résoudre les problèmes.

Ceci se produit couramment dans nos espaces culturels. Il y a soixante ans, la notion de créer un tel espace au Canada venait de l’idée d’avoir notre propre identité nationale qui soit différente et distincte de l’identité américaine. Nous avons élaboré un ensemble de règles, d’industries culturelles et de taux de contenu canadien dans le but de former cet espace culturel. À mon avis, le défi à relever et aussi l’occasion à saisir aujourd’hui, est de réétudier, de remettre en question et même de contester cet espace culturel canadien. D’innombrables hypothèses étaient à la base de nos espaces culturels, de nos politiques et de nos instruments de travail il y a cinquante ans et elles sont en train de disparaître — tels les concepts des frontières nationales, des ondes radiophoniques contrôlées, une certaine hiérarchie de goûts et de préférences culturels, et la sous-évaluation de l’importance des questions touchant les autochtones. Ce qui est le plus convaincant à l’heure actuelle, ce sont les possibilités qui s’ouvrent à nous pour nous réinventer et réimaginer ce qui pourrait être. Il est temps d’inviter à la table les gens qui, jusqu’à maintenant, ont été exclus de la conversation portant sur les arts et la culture, afin d’imaginer ensemble comment créer un espace culturel nouveau et fiable.

Atnikov : Si vous pouviez demander à un voyant tout ce que vous voulez savoir au sujet de l’avenir, que lui demanderiez-vous?

Brault : Comment allons-nous mettre la démocratie en pratique au cours des prochaines décennies? La démocratie — et la liberté de parole, d’expression et de création — demeure un des moteurs les plus puissants au développement d’un pays. Le Canada devrait renoncer à l’idée d’une seule interprétation ou d’une histoire officielle. Il nous faut maintenir bien vivante une discussion démocratique et ouverte sur notre façon de voir le passé et d’entrevoir l’avenir.

Avons-nous trouvé le moyen d’éviter l’isolement? Cela m’inquiète de voir bien des gens se sentir seuls et débranchés ou marginalisés. Il me semble que la situation n’était pas aussi grave autrefois. Le fossé entre ceux qui font partie du système et ceux qui en sont exclus est plus profond et plus abrupt qu’avant. Cela est relié à la pauvreté, à l’éducation et à la langue. Les arts et la culture ont un rôle à jouer dans la promotion d’un idéal où la société sera plus inclusive. Les pays qui parviennent à devenir plus inclusifs auront un meilleur avenir. Ceux qui continuent à favoriser l’exclusion auront de plus en plus de mal à réussir selon n’importe quel indicateur.

Quel sera l’avenir de notre vie symbolique — musique, mouvement, images et récits que nous créons? Quel rôle joueront les artistes, qui sont les faiseurs, les interprètes et les proposeurs de symboles? Dans la société actuelle, nous ne pouvons pas rester inconscients de certaines tentatives de maîtriser notre vie symbolique et de la transformer en outil à des fins commerciales ou autres. Nous, au Canada, avons besoin de nous créer une vie symbolique, qui soit assez convaincante pour donner aux Canadiens un sens d’appartenance et offrir un monde de possibilités, tout en communiquant nos valeurs au reste de la planète. Il est facile à l’heure actuelle de vivre n’importe où dans le monde, de rester branché par l’entremise d’écrans et de vivre dans un univers symbolique qui n’a rien à voir avec le sentiment d’appartenance à un lieu. Mais je crois néanmoins qu’en habitant ensemble dans les collectivités et en partageant des institutions, des valeurs et un système politique communs, nous serons en mesure de créer un espace symbolique unique, où nous nous rencontrerons, discuterons, rêverons et imaginerons notre avenir.

Atnikov : si je pouvais imaginer une ville canadienne de demain dans vingt ans d’ici, dont la vie symbolique est particulièrement dynamique, que pourrais-je y voir en comparaison avec une ville canadienne d’aujourd’hui?

Brault : Aujourd’hui, l’architecture, la circulation automobile, l’organisation dans les villes sont toutes conçues pour faciliter l’automobilisme, l’achat, la consommation. Il n’y a pas assez d’espaces de rencontre, pas assez d’endroits où échanger des idées, partager, s’entraider. Dans la ville canadienne de demain, j’ose espérer que les êtres humains seront à l’avant-scène de tout. Étant donné qu’on ne vit pas dans un monde infini, les quartiers seraient organisés de façon holistique, de manière à inclure le partage, la conservation et la protection du savoir et des produits de base. Les lieux de rencontre seraient attrayants, même dans les quartiers les plus pauvres. Les individus seraient branchés et se sentiraient appuyés.

Atnikov : Quelles leçons importantes pouvons-nous tirer du passé pour mieux savoir comment agir à l’avenir?

Brault : Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir comment nous nous sommes extraits de différentes crises. La résistance est la capacité de revenir à un état d’harmonie et de bonheur relatifs, à la suite d’un bouleversement quelconque, soit dans un quartier, dans un secteur industriel ou dans une région particulière du pays. Nous pouvons fouiller dans notre passé pour découvrir qui ont été les individus, les propositions ou les idées qui ont servi de catalyseurs à notre résistance, et nous pouvons apprendre d’eux.

Nous devons aussi penser désormais de façon beaucoup plus mondiale. Notre pensée est encore axée en grande partie sur le règlement et le protectionnisme. Le meilleur moyen de protéger une chose n’est pas de la placer dans un coffre-fort et d’en refermer la porte. C’est de la partager. Chaque fois que nous pensons à quelque chose, il nous faut décider si ce n’est pas uniquement une proposition dans l’intérêt du pays, mais également une proposition que nous désirons partager avec le reste du monde.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.