Tamara Vrooman sur la démocratie économique

VroomanTamara Vrooman, présidente-directrice générale de Vancity

 

Interviewée le 25 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Vrooman : Le fait que nous devenons passifs et que nous risquons de tenir pour acquises toutes ces choses qui ont fait du Canada la société tolérante, ouverte, diversifiée et accueillante dans laquelle nous avons le privilège de vivre. Notre grandeur ne s’est pas produite par hasard. Si l’on n’y travaille pas assez, nous courons le risque de la diminuer et de la perdre. Et alors, quelle sorte de pays allons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants?

Selon notre tradition, nous travaillons ensemble, nous nous parlons de divers sujets et nous sommes tolérants des différences d’opinions. On ne voit plus cela beaucoup. Les débats sont devenus polarisés et institutionnalisés plutôt qu’engagés et personnels. Il n’y a plus d’occasions pour les voix individuelles d’être cultivées et encouragées. Je m’inquiète que dans notre course pour bien faire les choses, pour être compétitifs et efficaces, nous prenions des décisions qui ne soient pas inclusives, qui soient pour le court terme seulement, et qui ne profitent pas des perspectives de bien d’autres gens. Nous pouvons penser que nous prenons une certaine décision, que nous faisons avancer les choses, mais à la fin, nous regretterons de ne pas avoir inclus les diverses voix, parce que nous n’aurons pas pris les meilleures décisions. Et éventuellement, cette approche nous ralentira et nous coûtera de l’argent, du temps, du capital social et du capital naturel. Nous devons revenir à notre tradition de nous engager, de consulter, de débattre, d’écouter et de réfléchir.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime au sujet du Canada?

Vrooman : Somme toute, le Canada est une région très diversifiée qui bénéficie d’une société hétérogène. Cela contribue de façon considérable à notre force et à notre capacité de voir les choses différemment et de forger un avenir différent. À Vancouver, soixante-quinze pour cent des jeunes de dix-sept ans et moins ont un parent qui ne vient pas de ce pays. Ceci entraîne un énorme sens de renouvellement, d’énergie, de tolérance et de créativité vis-à-vis de ce qui est possible.

Je suis animée par le fait qu’enfin, après si longtemps, nous entretenions des échanges sur la réconciliation avec les peuples autochtones. Les non-autochtones commencent seulement à comprendre le privilège que cela représente de partager un pays avec les autochtones, de qui nous avons beaucoup à apprendre. La sagesse autochtone forme une très grande partie de notre histoire ainsi que de notre avenir. Je suis tellement impressionnée par la façon dont l’effort de réconciliation est repris partout au pays.

Pohlmann : Selon vous, quelles leçons importantes du passé devrions-nous retenir en avançant vers l’avenir?

Vrooman : Ce n’est pas facile de juger les actions des autres qui ont évolué dans un contexte différent, mais en rétrospective, quand les choses ne se sont pas bien passées, c’est parce que nous n’avons pas écouté ou compris ou collaboré avec d’autres. Les pensionnats en sont un exemple. À part le racisme évident et la souffrance personnelle dont nous sommes responsables, nous avons perdu toute une génération de chances d’apprendre et de croître ensemble. Ce fut une perte colossale de capital humain, de potentiel humain.

Pohlmann : Que souhaitez-vous contribuer par votre travail?

Vrooman : Il est difficile d’avoir une démocratie ou un engagement au niveau politique si l’on n’a pas une démocratie ou un engagement au niveau économique. Dans mon travail, je cherche à m’assurer que les personnes aient accès à l’information et au soutien qu’il leur faut pour prendre des décisions éclairées. Nous cherchons également les moyens d’inclure plus de gens dans l’économie et dans le système financier, c’est-à-dire les gens qui n’ont pas accès à un compte bancaire et à d’autres services que vous et moi tiendrions pour acquis. Nous entendons de plus en plus parler de l’inégalité des revenus. Penser que la démocratie économique n’a rien à voir avec l’inégalité des revenus serait comme dire que le droit de vote n’a rien à voir avec le suffrage universel. C’est évident qu’il y a un lien entre les deux.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.