Tanzeel Merchant sur notre façon de vivre

MerchantTanzeel Merchant, directeur général du Ryerson City Building Institute

 

Interviewé le 16 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit quand vous songez à ce qui se passe au Canada?

Merchant : Notre système d’éducation est fixé sur l’atteinte d’un certain statut et non sur la qualité de l’enseignement. Plus tard, il sera difficile de trouver les personnes appropriées parmi la population active pour faire le type de travail dont on a besoin. Aussi, les jeunes doivent perfectionner des compétences de base pour articuler leurs pensées et échanger leurs idées. Il ne s’agit pas uniquement de savoir utiliser Twitter; il s’agit de savoir comment s’engager dans la collectivité et dans le discours politique. Et il ne s’agit pas uniquement d’importer d’ailleurs des personnes qui ont des compétences; il s’agit de déterminer ce en quoi nous voulons exceller.

Certaines de nos conversations sur la diversité doivent être formulées de façon différente. Par exemple, nous utilisons toujours l’expression « minorité visible » quand nous parlons d’un segment de la population qui n’est plus une minorité. Nous ne faisons pas assez d’effort pour engager les nouveaux venus. Nous avons recours à des modèles d’engagement qui peuvent leur être étrangers ou qui peuvent ne plus être pertinents. Aussi, nous créons des ghettos. Il suffit d’aller à Rexdale ou à Mississauga ou à Brampton pour comprendre comment nous avons tendance à regrouper les communautés ethniques en un seul endroit. Les immigrants choisissent eux-mêmes de s’établir là, mais nous ne nous faisons pas suffisamment d’efforts pour intégrer ces communautés dans la vie courante de la ville.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime?

Merchant : J’aime le fait que souvent nous ne savons pas qui nous sommes, parce que personne ne s’attend à ce que nous soyons obligés de souscrire à quelque chose. Ceci pourrait être un point faible ou un point fort, dépendant de la forme que nous lui donnons. Pour ma part, j’ai toujours vu cet espace libre comme une occasion pour moi de participer au récit de ce pays.

Nous avons toujours le pouvoir économique et les ressources nécessaires pour faire une grosse différence dans le monde. La question qu’il faut se poser les uns les autres, c’est si nous voulons faire cette différence. Il est facile de faire ce que nous faisons, de lancer de l’argent en l’air pour résoudre des problèmes, mais la vraie question, c’est de savoir si nous possédons la volonté politique d’aborder les questions vraiment difficiles. Si nous n’en sommes pas capables, comment alors pouvons-nous faire quoi que ce soit? Si nous identifions les problèmes et en assumons la responsabilité, nous pourrons réaliser des choses merveilleusement créatives. Le Canada a accepté de rassembler les gens sans imposer d’idéologie, de les encourager à discuter de problèmes et de les résoudre ensemble. J’aime que cela fasse partie de ma vie et j’aime cela dans ma nation, une société qui n’est pas polarisée, qui est inclusive, qui fomente la conversation et qui ne décide pas ce qui est bon et ce qui est mauvais avant même que nous ne commencions à en discuter entre nous. Ça, c’est quelque chose que nous faisons bien. Nous sommes encore jeunes comme pays, et il reste encore beaucoup d’histoires à écrire. Nous pouvons dès maintenant commencer à façonner ces histoires de manière positive.

Pohlmann : Si vous pouviez demander à un clairvoyant de vous parler du Canada de l’avenir, qu’aimeriez-vous savoir?

Merchant : Je voudrais savoir quel chemin nous allons prendre vis-à-vis de l’environnement. Nous sommes des hypocrites, dans le sens que nous récoltons volontiers les effets de l’essor économique et en même temps, nous en critiquons l’impact. Nous voulons l’argent, mais nous ne voulons pas la destruction de l’environnement. Que faisons-nous pour l’éviter? Avons-nous changé nos habitudes de consommation? Il faudra peut-être deux ou trois générations, mais ce que nous connaissons et avons connu depuis quatre ou cinq cents ans va changer, que nous causions nous-mêmes ces changements ou que ce soit la planète qui les apporte. Nous entrevoyons déjà ce qui va se passer : les ravageurs se déplacent vers le Nord, le pays se réchauffe. Je voudrais vraiment savoir où nous allons aboutir.

Nous ne serons pas éternellement un aimant pour l’immigration. Ce que nous avons à offrir n’est plus quelque chose d’unique au Canada. D’autres régions du monde deviennent tout aussi attrayantes en offrant les mêmes sources de confort qui font partie de notre vie ici. Nous œuvrons selon l’hypothèse que nous continuerons d’attirer des immigrants et qu’ils viendront vivre dans nos villes. Tout cela pourrait changer du jour au lendemain, et soudainement nous aurions un avenir très différent. J’aimerais bien savoir où nous allons avec cela.

Pohlmann : Si dans vingt ans les choses sont allées mal au Canada, qu’est-ce qui se sera passé?

Merchant : Le Canada sera devenu de plus en plus divisé au point de vue géographique reléguant les grands centres urbains d’un côté et tout le reste de l’autre. Les collectivités rurales sont rendues à un point critique dans leur évolution et nous refusons de reconnaître qu’elles ont un problème. Sur le plan politique, elles ont toujours du pouvoir à cause de la répartition des sièges et elles s’attendent à un certain niveau de vie qu’elles ne peuvent plus avoir. Dans trente, cinquante ou cent ans, elles deviendront des endroits tout à fait différents. Elles n’auront peut-être plus une population suffisante pour rester viables. Les gens qui sont là vont vieillir. Dans certaines municipalités de l’Ontario, de soixante à soixante-dix pour cent de la population sera âgée de plus de soixante-cinq ans d’ici l’an 2040.

Il y a plus de gens que jamais qui vivent en monoménages, dans un type d’immeuble qui cultive l’isolement et non la communauté. Tous ces facteurs ensemble exercent une influence sur le type de société que nous devenons et le mode de vie que nous menons. Je vois se produire des bouleversements et se soulever la colère. Je vois se fracturer petit à petit l’identité canadienne.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.