Tzeporah Berman sur la résistance au changement climatique

Tzeporah-Berman1La Dre Tzeporah Berman, auteure et militante écologiste

 

Interviewée le 5 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Berman : Le Canada fait moins à l’heure actuelle au sujet du changement climatique et a un système de réglementation plus faible que tout autre pays industrialisé pour contrer les menaces auxquelles fait face l’environnement. Au cours des deux dernières années, des douzaines de lois protégeant notre air, notre eau et notre biodiversité ont été éviscérées ou éliminées. La Loi sur les pêches n’offre plus la protection de l’habitat, c’est-à-dire que nous protégeons les poissons, mais non pas là où ils vivent. La Loi sur l’eau ne protège plus l’eau. Ces changements ont été apportés pour abattre les obstacles à l’expansion des projets d’exploration du pétrole et du gaz naturel. Les secteurs pétroliers et gaziers ont une influence sans précédent sur l’élaboration des politiques, juste au moment où la protection de l’environnement est cruciale à la stabilité future de notre économie et de notre climat.

Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Durant les deux dernières années, les investissements mondiaux dans les technologies de l’énergie renouvelable ont dépassé les rêves les plus fous de tout le monde. Cependant, nous misons notre avenir économique sur les ressources de pétrole et de gaz naturel, qui vont devenir des actifs bloqués, et par conséquent, nous serons économiquement désavantagés dans l’exploitation d’autres formes d’énergie. Notre future stabilité économique est directement liée à notre capacité de limiter dès maintenant l’exploitation des combustibles fossiles. Pour chaque dollar que nous dépensons aujourd’hui sur le développement de combustibles fossiles, nous aurons dépensé quatre dollars en 2020 pour traiter des résultats du changement climatique, entre autres les conditions météorologiques extrêmes, les inondations et l’immigration.

Chaque jour, la pollution au Canada augmente au lieu de diminuer. Notre trajectoire nationale est l’inverse de ce qu’elle devrait être, et nous sommes en déphasés par rapport à la plus grande partie de la communauté internationale. Les émissions baissent aux États-Unis, pendant que les Américains augmentent considérablement leurs budgets pour exploiter l’énergie renouvelable. Ici, ce n’est pas le cas. Notre gouvernement refuse de parler de changement climatique et a systématiquement mis fin à la plupart des activités scientifiques liées au climat dans ce pays. Ce n’est pas simplement le fait que nous n’agissions pas à l’égard du changement climatique; c’est aussi le fait que nous n’ayons même pas à l’heure actuelle de processus en place pour en discuter.

La démocratie ne peut pas s’épanouir sans transparence, information ou participation. Chacune de ces trois choses est brimée présentement au Canada. On a sévèrement limité la possibilité pour le public de prendre part aux décisions qui touchent notre avenir. Si l’on veut parler ou envoyer une lettre à l’Office national de l’énergie au sujet d’une question quelconque, il faut d’abord remplir un formulaire de onze pages et faire approuver sa requête. Durant les examens réglementaires, les citoyens et les experts n’ont pas le droit d’intervenir au sujet de l’incidence qu’auraient certains projets proposés sur le changement climatique. Ces restrictions draconiennes facilitent beaucoup le processus d’approbation pour l’industrie. Ce que nous observons au Canada, c’est que le pétrole a un effet corrosif sur nos pipelines tout comme sur notre démocratie

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime?

Berman : Le rôle croissant que jouent les Premières Nations dans le dialogue public par rapport à toute une gamme de sujets. Plusieurs communautés et chefs des Premières Nations en ont assez de ne pas être écoutés et de se faire imposer tous ces projets de pétrole et de gaz. Les Premières Nations se battent pour leurs territoires traditionnels, pour leur mode de vie traditionnel et, comme me le disait un des chefs au début de l’été, dans bien des sens, pour leur vie.

Dans leurs annonces publicitaires, les compagnies pétrolières disent que les oléoducs sont des projets bâtisseurs de nations. Mais ce que ces compagnies créent, c’est plutôt une nation de résistance. Elles unissent les gens de toutes origines et régions, et réveillent le monde au sujet des conséquences de certaines politiques sur le climat et sur la santé. Le meilleur antidote à la peur ou à la dépression est l’engagement, et nous en voyons en masse partout au pays. Lorsque j’ai commencé à mener des campagnes, on cherchait à trouver suffisamment de monde pour se réunir autour d’une table de cuisine. Maintenant, je rencontre de jeunes organisateurs qui peuvent communiquer en quelques secondes avec des dizaines de milliers de personnes. Ils ont d’innombrables renseignements à portée de la main et ils sont branchés dans une mesure que l’on n’aurait jamais imaginé possible. Cela transforme l’effet que nous pouvons avoir en tant qu’individus et en tant que groupes.

Pohlmann : Si les choses se déroulaient mal, à quoi le Canada ressemblerait-il dans vingt ans?

Berman : Une forte hausse dans le nombre de feux de forêt et d’infestations de dendroctones détruira la majorité de nos forêts boréales intactes. Nous aurons à faire face à d’énormes vagues d’immigration provenant du monde entier, mais surtout de l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique centrale. D’ici vingt ans, trente pour cent des habitants de l’Asie du Sud-Est auront perdu leurs foyers dû à l’élévation du niveau de la mer. Une population plus dense mettra à dure épreuve la capacité de nos villes, qui seront déjà fortement taxées par des inondations et des conditions météorologiques extrêmes. Les prix de la plupart des denrées alimentaires seront multipliés par trois ou par quatre en comparaison avec ce qu’ils sont aujourd’hui.

Pohlmann : Et si les choses se déroulaient bien au cours des vingt prochaines années, à quoi ressemblerait le Canada?

Berman : Un réseau ferroviaire à grande vitesse reliera les grands corridors d’un bout à l’autre du pays. Il y aura un grand accroissement en ce qui a trait à l’usage des transports en commun, au cyclisme et à la marche, ainsi qu’une forte diminution du nombre de voitures dans les centres urbains. Plus d’entreprises comme Facebook viendront s’installer au Canada et y construiront leurs centres de données. Le Canada investira beaucoup dans les ressources à énergie renouvelable et dans sa capacité de vendre de l’énergie propre aux États-Unis. Nous verrons une augmentation dans la production d’énergie marémotrice sur les deux littoraux, ainsi que dans la production d’énergie géothermique, principalement celle de l’Alberta. Un plus grand nombre de foyers produiront leur propre énergie, qui à son tour, se réalimentera au réseau. Tout cela se traduira par la démocratisation de l’énergie et de l’économie; si personne n’est propriétaire des entrées d’énergie et si tout le monde peut produire de l’énergie pour servir la société, alors ce ne seront plus les mêmes qui détiendront le pouvoir.

Pohlmann : Quelles décisions importantes le Canada devra-t-il prendre dans un avenir rapproché?

Berman : Les élections de 2015 : je pense que cela va transformer le visage du Canada. Il y a deux ans environ, j’ai eu une conversation avec un diplomate européen d’un certain âge pendant les pourparlers climatiques de l’ONU en Afrique du Sud. Les larmes aux yeux, il m’a dit : « Cela fait trente-cinq ans que je suis diplomate, et bon nombre de sujets sur lesquels je me suis penché impliquaient des partenaires canadiens. Tout cela a changé. Je ne comprends pas. Qu’arrive-t-il au Canada? » Ce fut un moment viscéral qui m’a fait penser que « je voudrais de nouveau être fière du Canada ». Nous sommes le pays qui a contribué à résoudre le problème du trou dans la couche d’ozone. Nous devons décider si nous serons à la tête du monde en ce qui a trait à la durabilité, à la justice sociale et à d’autres enjeux intransigeants. Je pense que oui.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.