Yuen Pau Woo sur nos rapports avec l’Asie

Pau-WooYuen Pau Woo, ancien président et chef de la direction de la Fondation Asie Pacifique du Canada

 

Interviewé le 4 septembre 2014 par Monica Pohlmann.

Pohlmann : Quand vous regardez ce qui se passe au Canada, qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Woo : La complaisance. Le Canada a le privilège de posséder d’abondantes richesses naturelles et de nombreux atouts politiques et institutionnels. Mais notre cote est en train de baisser et la position que nous occupons dans le monde pourrait se détériorer très nettement.

Ce qu’on entend dire le plus souvent pour expliquer pourquoi le Canada n’a pas plongé dans une récession plus grave en 2008, c’est que nous avons des banques solides et un bon système de réglementation financière, par exemple, nous n’avions pas le problème américain de prêts hypothécaires à haut risque. Cela est vrai, mais nous ne tenons pas compte du fait que la Chine a sauvé le Canada d’une récession qui aurait pu être bien plus désastreuse que prévu. Si l’on veut savoir ce qui a empêché une chute encore plus abrupte du taux de croissance entre 2008 et 2011, la réponse est claire, c’est la demande chinoise. Les exportations du Canada vers la Chine ont doublé entre 2008 et 2013. Les exportations du Canada vers le reste du monde, y compris les États-Unis, n’ont toujours pas rejoint les niveaux qu’elles avaient en 2007.

Nous pouvons faire beaucoup plus encore dans nos rapports avec la Chine. Nous traînons derrière les autres à cet égard, pourtant, il n’y a pas de sens d’urgence ou de stratégie à long terme pour nous permettre de rattraper la concurrence. Cette complaisance est en partie attribuable à un manque de compréhension de la signification profonde des changements économiques et politiques qui se déroulent à l’heure actuelle dans l’ensemble du Pacifique. Les Canadiens ont bien sûr des raisons légitimes d’exprimer des réserves devant tous les défis que représentent la Chine et d’autres pays d’Asie, mais ce serait naïf de ne pas reconnaître que de grands changements mondiaux sont en cours, et que pour demeurer pertinent comme puissance, le Canada doit s’engager vigoureusement. Par exemple, ce serait une erreur de présumer qu’avec la relance de l’économie américaine déjà en cours, le Canada peut revenir à la situation d’avant 2008 et peut donc oublier la diversification des marchés. L’économie américaine subit des changements structurels, avec l’émergence du gaz et de l’huile de schiste américains étant un facteur parmi les autres qui se répercuteront sur le Canada de façon négative dans un environnement économique changeant. Nos dirigeants politiques et nos chefs d’entreprises ont fortement tendance à vouloir faire revivre l’époque pré-2008 et à éviter l’effort qui consiste à s’orienter davantage vers le monde extérieur.

Pohlmann : Qu’est-ce qui vous anime au sujet du Canada?

Woo : Que les Canadiens se rendent compte que leur avenir, et par conséquent l’avenir du Canada, dépend des liens établis avec le reste du monde. Toutefois, il y a un écart entre les individus canadiens qui ont des aspirations sur le plan mondial et un grand nombre de nos institutions, structures ou lois qui découragent les Canadiens de se mondialiser. Il y a beaucoup de résistance à reconnaître les Canadiens qui vivent à l’étranger et à les considérer comme faisant partie d’une stratégie d’interconnexion globale. Par exemple, les Canadiens qui vivent à l’étranger depuis plus de cinq ans n’ont pas le droit de voter. Au fond, cette loi dit qu’un Canadien qui habite à l’intérieur des limites géographiques du pays est davantage un citoyen qu’un Canadien vivant à l’extérieur du pays. Nous devrions pourtant être fiers des Canadiens qui poursuivent l’excellence dans leurs carrières ou dans diverses autres activités à l’étranger et nous devrions faire de l’empreinte internationale du Canada un aspect positif de notre marque dans le monde. Chaque fois que je mentionne le besoin d’être plus orientés vers le monde extérieur, une des réponses représentatives qu’on me donne est : « Oui, mais vous n’avez qu’à vous promener dans les rues de Vancouver ou de Toronto, et vous verrez trente différentes nationalités et souches ethniques en l’espace d’un pâté de maisons. » Ce qui laisse entendre qu’on peut être « mondialisé » sans nécessairement quitter le pays.

Pohlmann : Si vous pouviez poser des questions à un voyant sur l’avenir du Canada, que lui demanderiez-vous?

Woo : En tant que ville la plus asiatique à l’extérieur de l’Asie, comment évoluera Vancouver? Aujourd’hui, environ quarante-cinq pour cent de la population de la zone métropolitaine recensée de Vancouver est d’origine ethnique asiatique. D’ici dix ans, Vancouver sera une ville majoritairement « asiatique ». Cela entraînera-t-il des changements en ce qui concerne le commerce, les affaires et la culture populaire? Est-ce que Vancouver se branchera sur le dynamisme et les défis de l’Asie contemporaine et servira de lien transpacifique ou est-ce que Vancouver se contentera de suivre une trajectoire nord-américaine caractéristique soit celle d’une ville abritant un grand nombre d’Asiatiques, mais ayant peu d’attaches profondes avec l’Asie? Beaucoup de gens me disent : « Je veux bien qu’on ait des immigrants, mais à condition qu’ils deviennent des Canadiens. » Il est certain que l’intégration des immigrants est une question très importante sur laquelle nous devons constamment travailler. Mais comment définit-on « être Canadien »? Est-ce que c’est quelque chose de fixe? Est-ce que les nouveaux venus peuvent avec le temps façonner ce que signifie « être Canadien »? La réponse est sans doute oui, mais comment cela va-t-il se produire et quels seront les compromis à faire? Pour choisir une illustration simple, ne devrait-on pas enseigner davantage les langues asiatiques dans les écoles de Vancouver, puisqu’une si grande proportion de la population est d’origine asiatique?

Pohlmann : Quelles décisions importantes devons-nous prendre?

Woo : Nous devons déterminer la nature de nos rapports énergétiques avec l’Asie. L’Asie investit considérablement en énergie renouvelable, mais entre-temps, les pays de cette région auront besoin d’obtenir du pétrole et du gaz de quelque part. Ils préféreraient de beaucoup l’obtenir du Canada plutôt que du Golfe persique. Les pays asiatiques comprennent très bien notre situation : nous avons des actifs non performants qui valent très peu à moins qu’ils n’atteignent les marchés, ce qui aujourd’hui signifie de plus en plus l’Asie et non les États-Unis. Du point de vue des pays asiatiques, le besoin qu’ils ont d’avoir une source sûre d’approvisionnement énergétique correspond parfaitement au besoin que nous éprouvons d’avoir une demande sûre pour nos produits. Ils voient ceci comme l’union par excellence, et ils ne comprennent pas pourquoi nous avons tant de mal à la rendre possible. Si en fait nous sommes incapables de transformer en réalité le commerce transpacifique de l’énergie, nos amis asiatiques vont naturellement se demander : « Qu’êtes-vous alors capables de faire? » Et ce problème, à son tour, se répercutera sur l’ensemble des relations entre le Canada et l’Asie.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.