Zahra Ebrahim sur le façonnement d’un avenir meilleur

Zahra-EbrahimZahra Ebrahim, administratrice principale et fondatrice d’ArchiTEXT

 

Interviewée le 10 novembre par Brenna Atnikov.

Atnikov : Comment votre travail a-t-il façonné votre perspective?

Ebrahim : Les concepteurs sont très bien placés pour examiner la complexité, et cela pour deux raisons : nous comprenons les êtres humains et nous sommes à l’aise dans l’expérimentation de prototypes. Lorsqu’on leur confie un problème, les concepteurs regardent d’abord les personnes en cause, leurs desiderata, leurs souhaits, leurs besoins et leurs craintes. Mais bien des concepteurs, qui veulent se servir de leurs compétences pour provoquer un changement social, trouvent qu’il est difficile de se faire apprécier pour plus que leur capacité de fabriquer des artéfacts. Nous devons comprendre que les concepteurs forment une partie essentielle de n’importe quelle équipe stratégique, de sorte que lorsque des réunions sont convoquées pour discuter des soins de santé, de la réduction de la pauvreté ou de l’environnement, il y ait toujours un concepteur présent.

Atnikov : Qu’est-ce qui vous préoccupe ces jours-ci?

Ebrahim : Comment ma génération peut-elle avoir recours aux compétences que nous avons acquises dans les secteurs de l’entrepreneuriat, de l’innovation sociale, de la technologie et des secteurs émergents, et s’en servir en vue de perturber l’industrie et le gouvernement? Un grand nombre de mes pairs partent à la recherche de postes décisionnels, mais une fois là, ils sont rapidement écrasés par les obligations de la responsabilité institutionnelle et ils ne sont plus motivés à prendre des risques et à réaliser des choses créatives. Quand les gens ne réussissent pas à transformer ces institutions, ce n’est pas par manque de créativité ou de talent, c’est parce qu’ils auraient eu besoin de nouvelles capacités dont leurs prédécesseurs n’avaient pas besoin. Ces choses prennent beaucoup de temps, donc nous devons apprendre à modifier nos méthodes pour appuyer cette nouvelle génération de chefs de file.

Je m’inquiète également de la mesure dans laquelle nous incluons la voix des citoyens. Je m’inquiète du fait que nous ne formerons jamais une culture où ils seront authentiquement engagés dans les conversations nationales critiques. Je m’inquiète du fait que nous pourrions rester embourbés dans un tourbillon d’indécisions, incapables de reconnaître cette réalité et de saisir le bon moment pour faire un acte de foi. Cette incapacité de prendre des risques est justement ce qui nous empêche d’être au premier rang dans un si grand nombre de domaines et ce qui cause l’exode de nos talents vers d’autres pays.

Atnikov : Si vous pouviez demander n’importe quoi à un voyant au sujet de l’avenir, que voudriez-vous savoir d’abord et avant tout?

Ebrahim : Quels risques majeurs avons-nous pris? Comment avons-nous fait face au succès et comment avons-nous fait face à l’échec? Avons-nous mûri suffisamment pour savoir écouter un ensemble plus diversifié de citoyens, pour répondre à leurs besoins plutôt que d’y réagir en faisant la soude oreille? Avons-nous appris comment aligner les efforts des gens qui tentent d’agir pareillement dans tout le pays? L’alignement et la collaboration sont dans l’ADN des Canadiens, mais nous ne savons toujours pas comment les appliquer.

Atnikov : Si les choses tournent bien au cours des vingt prochaines années, quel sera le geste le plus risqué que le Canada aura posé?

Ebrahim : Nous aurons pris le risque de nous concentrer sur une seule chose. Nous nous sommes concentrés sur une grande question et nous avons rehaussé la barre d’un cran. Cette grande question était peut-être la réduction de la pauvreté, et nous avons réduit considérablement le nombre de personnes vivant dans la pauvreté dans notre pays. Nous avons réussi, non pas en voulant créer quelque chose pour laquelle le monde nous verrait comme leader, mais en mettant à profit l’intelligence que nous avons à l’intérieur de nos frontières, pour assurer que des changements audacieux ne se produisent. Et ceci nous a aidés à retenir les leaders en pensée créative, et à démontrer que le Canada a un appétit pour les risques. Au lieu de parler de combien nos villes sont métropolitaines, nous avons agi pour qu’elles le soient et ainsi nous avons montré au monde, plutôt que parlé au monde.

Atnikov : Si ce type de culture ne devient pas la norme au Canada, où allons-nous nous retrouver?

Ebrahim : Nous nous retrouverons là où nous sommes maintenant : un peu en retard par rapport au reste du monde. L’innovation et la créativité demeureront à l’extérieur et non au cœur même de l’ADN des organismes, dont la capacité d’adaptation restera limitée en conséquence. Notre rôle au sein de la communauté sera stagnant, et nous serons toujours en train de nous demander comment nous pouvons contribuer à une conversation mondiale visant à être plus inclusive, plus créative et plus centrée sur l’être humain. Là où nous sommes maintenant n’est pas un endroit si mauvais que cela; c’est seulement que nous nous limitons nous-mêmes parce que nous ne sommes pas à l’aise avec l’idée d’intégrer de nouveaux procédés dans notre vieux système.

Atnikov : Quelles décisions devons-nous prendre?

Ebrahim : Nous devons décider dans quel genre de pays nous voulons être. On investit beaucoup à l’heure actuelle dans l’innovation au sein de la fonction publique, et cet investissement va s’épuiser si nous ne nous engageons pas à mettre en œuvre certaines des grandes idées qui ont circulé.

Arrêtons de parler de l’expérimentation et commençons à nous engager envers de nouvelles approches pour résoudre les problèmes. Si nous ne pouvons pas faire cela, alors nous devrions simplement nous engager à être un pays qui suit les autres.

Reos Partners

Thought leader interviews were conducted by Reos Partners, led by project editor Adam Kahane. Kahane is a best selling author and facilitator who has led dialogues in more than 50 countries including post-Apartheid South Africa. Les entrevues auprès de leaders d’opinion ont été réalisées par Reos Partners, sous la direction d’Adam Kahane, rédacteur de projet. Kahane est un auteur et facilitateur à succès qui a mené des dialogues dans plus de 50 pays, notamment en Afrique du Sud après l’apartheid.